Au Lapo, les arts passent à table

Niché dans le très festif quartier de Bica à Lisbonne, ce nouvel établissement est à l’image d’une ville en métamorphose : soigné, intéressant et sophistiqué. Son jeune couple de gérants a voulu en faire un lieu de vie et de fête autour des arts, de la table ou de la scène.

« Lorsque l’entourage est stupide, plein de préjugés ou cruel, c’est un signe de mérite que de se sentir à l’écart », écrivait Bertrand Russell dans « La Conquête du bonheur ». C’est sous le patronage de ce philosophe britannique du XXe siècle, et d’autres intellectuels dont les livres complètent sa bibliothèque, que l’espace Lapo a ouvert en juillet dernier à Lisbonne. Dans cette ancienne boulangerie transformée en bar-restaurant-boutique, les penseurs prêtent ici leur nom et leurs citations aux cocktails, présentés comme des « antidotes”, contre « la violence », « le nationalisme », « le consumérisme » ou, pour ce qui concerne celui de Bertrand Russell, « la peur de l’opinion publique » (à base de liqueur d’arbouse Jacques, citron, menthe, blanc d’oeuf, eau gazeuse).

C’est mus par cet esprit d’entreprendre et de se distinguer qu’António et Bruna Guerreiro (lui travaillait dans l’événementiel, elle dans l’animation et le design) ont donné vie l’an passé au Lapo, qui convoque en hautes sphères, artistiques ou gastronomiques. L’établissement est au diapason du quartier lisboète Bica où il se situe : bohème le jour, festif la nuit. On peut par exemple y lire toutes sortes d’ouvrages, découvrir une expo de peintures ou de photographies, déjeuner, travailler, discuter ou simplement s’y poser pour boire un verre ou l’un fins cocktails susmentionnés. Le soir venu, on peut s’amuser au son d’un DJ, lors d’un concert, mais aussi y dîner en sous-sol, dans la Sala Provador, un restaurant d’une capacité de 50 places qui vous plonge dans l’atmosphère clandestine du cabaret. Des spectacles – humour, musique, théâtre, lecture – y sont proposés presque chaque soir, du mercredi au samedi. Prix de la soirée : 40 euros. « L’idée de Lapo, résument Bruna et António, est née d’une envie : se nourrir le corps et l’âme. »

Lapo, c’est aussi une boutique dont la vitrine donne sur la rue et capte l’attention. On peut y acheter des affiches, des t-shirts (33 euros) ou des azulejos (de 135 à 200 euros) dessinés par Bruna, mais aussi des oeuvres d’art ou des sculptures d’autres artistes, comme celles de Maria Teixeira ou Carolina Garfo.

Bref, la culture au sens large dont s’abreuvent les gérants est ici centrale. Elle irradie dans un lieu qui n’est pas moins intéressant, et que Bruna et António Guerreiro voulaient surtout accueillant. Chose qui manquait à Lisbonne, explique le jeune couple.

En haut des petits escaliers à l’entrée, on est aussitôt attiré par le parquet clair au sol, les grandes tables de bois (recyclées de l’ancienne boulangerie) qui invitent à la convivialité, mais aussi les cadres au mur, dont plusieurs donnent à voir les affiches de films de Jacques Tati, réalisateur français qu’on apprécie ici et dont on projette certains soirs les comédies sur le rétroprojecteur. Au fond, un petit patio qui capte bien la lumière rappelle l’Alentejo par son olivier et ses murs blanchis, où sont accrochés d’anciens outils agricoles – des vrais. Dans le salon, le DJ dispose de son espace dans un coin, face à la grande bibliothèque murale, qui ouvre sur le petit bar décoré avec goût.

Le café est ouvert du mardi au jeudi de midi à minuit et les vendredi et samedi de midi à 2 h du matin, avec un happy hour de 16 h à 22. Les plats du midi tournent autour des petiscos : crevettes frites à l’ail et au piment (8,50 euros), œufs brouillés aux asperges (8,50 euros), sandwichs de thon braisé au bolo do caco (9 euros), planches de légumes (entre 3,60 euros et 6,40 euros), de fromages ou de charcuteries (entre 8 euros et 15 euros). Côté sucreries, citons parmi les desserts le cake au lait caillé (5 euros) ou le bol d’açaï à la fraise et à la banane (7 euros).

En reprenant les escaliers, on accède par la rue à l’Atelier, la boutique située au rez-de-chaussée, au fond de laquelle se trouve, derrière les rideaux de rigueur, la « cabine d’essayage » (Sala Provador), nom donné au restaurant où les expériences ne sont pas vestimentaires, mais bien gastronomiques et culturelles. Ami de Bruna et António, le chef João Pronto, originaire de l’Alentejo, y propose une cuisine portugaise traditionnelle, avec un accent sur les plats typiques de sa région. Ici, les ingrédients sont quasiment tous bio et portugais. Les clients peuvent donc apprécier un dîner-spectacle composé d’une entrée, d’un plat et d’un dessert, avec bien sûr, pour s’ouvrir l’appétit, une corbeille de bon pain alentejano et de broa d’Avintes, avec du beurre aux herbes aromatiques des Açores, des olives assaisonnées à l’ail et de l’huile d’olive extra vierge. Ceux qui le souhaitent peuvent également se présenter à « l’heure du toast », à partir de 22 h, juste pour profiter du spectacle (sans le dîner, c’est 10 euros). Il est possible de demander la carte du Café et de commander des petiscos qu’on vous apporte en bas. Selon les spectacles et les artistes programmés, les Nuits s’annoncent « expérimentales, dramatiques, irrévérencieuses ou sonores », décrivent les gérants.

Les réservations peuvent être effectuées en ligne, sur le site Web de Lapo, celui de Ticketline ou via les plateformes La Fourchette et Zomato.

Pour avoir une petite idée de l’esprit qui règne au sein des trois espaces de Lapo, quelques mots peuvent aider, en l’occurrence ceux de l’écrivain portugais José Saramago, seul prix Nobel de littérature lusophone. Au bar, un cocktail porte son nom, comme une « antidote à la consommation de masse », avec cette citation en exergue, qui date de 1998 : « Nous sommes en train d’assister à ce que j’appellerais la mort du citoyen qui, petit à petit, devient toujours plus un client. Plus personne ne nous demande ce que nous pensons, mais de quelle marque est notre voiture, notre costume, notre cravate et, bien sûr, combien nous gagnons… » Six mois après son ouverture, Lapo n’entend pas seulement attirer de nouveaux clients, mais aussi, par les arts qu’ils convient à leur table, les éveiller, les stimuler et les divertir. Une certaine idée du sens civique, en somme.

Lapo

Rua Marechal Saldanha 26 e 28, Lisboa

Tél. : +351 216 007 384

Email : reservas@lapo.pt

Site : lapo.pt

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