Le fabricant de guitares

L’Algarve est la seule région à ne pas avoir sa propre guitare portugaise. Pourtant, un grand luthier s’y est installé. Grâce à l’initiative Loulé Criativo, Manuel Amorim fait découvrir son art au sein de son atelier et partage ses secrets avec les jeunes générations.

Comme de nombreux enfants, Manuel Amorim aimait la musique et les instruments. Le banjo de son père, en particulier, a attiré son attention : « Je l’ai démonté, mais n’ai pas réussi à le remettre en place. Cela n’a fait qu’éveiller ma curiosité et ça été le coup d’envoi de ma future carrière. » En plus de sa passion pour les instruments de musique, l’artisan s’est découvert un talent inné pour le travail du bois : « Près de chez moi, à Vila Nova de Gaia, ma ville natale dans le nord du Portugal, il y avait un menuisier chez qui je passais mon temps. » Après ses études secondaires, Manuel a exercé divers métiers, mais a passé chacun de ses moments libres à fabriquer des guitares portugaises et a réussi à se faire connaître dans le milieu.

Ainsi, en 1993, le plus célèbre luthier du pays, Fernando Meireles, l’a invité à participer à un cours unique organisé par l’université de Coimbra, les ministères de l’Education et de la Culture. Dès lors, il a décidé de se consacrer entièrement à la fabrication des précieux instruments à cordes, d’abord auprès de son maître, puis dans son propre espace.

En 2001, le luthier a fait parler de lui dans le monde entier lorsqu’il a élaboré un spécimen de 16,8 mètres de long, 7,20 de large et 2,20 de haut pour l’événement « Porto, capitale européenne de la culture ». C’est le banjo de son père qui l’a inspiré pour cette création monumentale : « Ce n’est qu’au cours du processus de construction que l’on peut comprendre la dynamique de l’instrument et comment le son est produit. » Il décide alors d’en façonner une réplique dans laquelle il est possible d’entrer, pour assimiler le mécanisme des notes.

Un an plus tard, Manuel a emménagé en Algarve, terre de musiciens et de groupes en quête de nouveaux instruments. Mais sa clientèle a considérablement diminué lors de la crise économique : « Beaucoup d’hôtels et de bars ont renvoyé les musiciens. Mes commandes ont par conséquent chuté et j’ai dû chercher des alternatives. J’ai ainsi enseigné pendant neuf ans dans des écoles primaires, tout en m’adonnant parallèlement à ma passion. »

Un jour, après avoir entendu parler de l’initiative Loulé Criativo, Manuel a présenté son projet de coopération au conseil municipal. Ainsi, tout comme la Casa da Empreita, les Oficinas dos Caldeireiros et da Olaria, le guitariste a ouvert les portes de son atelier pour faire découvrir aux visiteurs les coulisses de ses créations.

« Comme le fado a été nommé au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité, mon instrument a gagné en popularité. » Il en existe différents modèles qui se distinguent par la décoration de leur tête ; celle de Lisbonne est ornée d’une volute, celle de Coimbra d’une larme et celle de Porto, la moins connue, d’une fleur. Chaque région, sauf l’Algarve, a sa propre guitare, la Toeira de la Beira Litoral, la Beiroa de la Beira Baixa, la Campaniça de l’Alentejo, l’Amarantina du Douro Litoral, la Braguesa du Minho ou encore la Viola da Terra des Açores. Elles sont souvent liées à une anecdote romantique et populaire. L’Amarante, par exemple, est décorée de deux cœurs séparés qui représentent l’amour et le mariage impossible entre son fabricant et une jeune femme d’une classe inférieure à la sienne. Manuel regrette que les Portugais n’apprécient pas cette richesse culturelle : « Bien qu’il y ait récemment eu un retour aux instruments traditionnels, on les a pendant longtemps assimilés aux groupes folkloriques. Les magasins de musique disposent rarement de luthiers spécialisés, la demande n’existe tout simplement pas et le prix ne peut être comparé à celui d’un modèle fabriqué en Chine. » C’est pourquoi l’artisan ne construit que sur commande. Contrairement aux usines chinoises, tout dans son atelier est méticuleusement fait main, avec précision et attention : « Une petite erreur au début peut être énorme à la fin. On ne sait jamais si c‘est un bon élément tant que les cordes ne sont pas placées et jouées. La distance entre les pôles sonores ou leur largeur a une grande influence sur le son. »

Le luthier transmet bien volontiers à ses élèves ses secrets, comme par exemple la composition exacte de ses laques, qui permettent au bois de continuer à respirer : « On dit que le secret est l’âme de l’entreprise, mais si je ne transmets pas mon savoir, mon métier s’éteindra. C’est tout ce que je veux éviter », conclut Manuel Amorim, le luthier de Loulé.

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