Quand le vin devient œuvre d’art

À la découverte des domaines qui célèbrent leur terroir à travers l’art contemporain

Que ce soit pour affirmer une identité visuelle, se positionner ou simplement célébrer la beauté, les étiquettes de vin sont devenues de véritables œuvres d’art. Depuis que Château Mouton Rothschild a fait appel à l’affichiste Jean Carlu pour illustrer son millésime 1924, l’étiquette est passée au rang d’expression artistique à part entière. Résultat : des bouteilles qui racontent une histoire et des collections enrichies d’une dimension unique, celle de l’art sur bouteille.

Depuis près d’un siècle, ce célèbre producteur français collabore avec des artistes de renom comme Pablo Picasso, Salvador Dalí, Joan Miró, Marc Chagall, Andy Warhol, Francis Bacon ou encore David Hockney. Presque 100 ans plus tard, une première artiste portugaise rejoint cette prestigieuse lignée : Joana Vasconcelos. Connue pour ses installations monumentales et joyeusement démesurées, elle signe l’étiquette du millésime 2023, un assemblage de Cabernet Sauvignon et Merlot (environ 450 €)  avec son œuvre Paraíso.

Au Portugal, c’est Esporão qui a ouvert la voie dès 1985, en intégrant l’art à ses étiquettes dès la création du domaine. Depuis, la maison perpétue la tradition en invitant des artistes à imaginer les visuels de sa gamme « Reserva », transformant chaque millésime en pièce de collection. La dernière cuvée rouge, « Reserva 2022 » (20 €), un assemblage de cinq cépages, met en avant une œuvre d’Eduardo Aires. Il y mêle technologie et esthétique rétro des années 80, avec un dégradé métallique vibrant qui dialogue visuellement avec la décennie de naissance du domaine.

En cassant les codes, Esporão a inspiré toute une génération de producteurs à repenser l’étiquette classique façon « carte de visite ». Aujourd’hui, au Portugal, le vin croise de plus en plus le design, l’illustration, la photo ou même le graffiti. Résultat : des bouteilles qui attirent le regard avant même d’être ouvertes et qui racontent déjà quelque chose de ceux qui les produisent. Certains misent même sur des collaborations avec des artistes contemporains pour créer des éditions limitées ultra-collectionnables.

Exemple marquant : pour ses 25 ans, Quanta Terra, dans le Douro, a invité l’artiste portugais Alexandre Farto, alias Vhils, à intervenir directement sur le verre de 250 magnums de 5 litres d’Íris 2019. Chaque pièce, gravée à la main, était vendue 1 695 €.

D’autres vont encore plus loin, en mode 3D. Dans le Dão, le vigneron Carlos Raposo a lancé « Defio x Carlos Raposo, Vinhas Velhas Branco 2023 » (48,90 €), un blanc dont l’étiquette est… en laine de mouton, réalisée par la manufacture Burel dans la Serra da Estrela. De son côté, Ermelinda Freitas a collaboré avec la joaillière et artiste en biodesign Olga Noronha pour créer une étiquette en filigrane 3D pour son vin premium « Destemido » (850 €), un assemblage de castelão, syrah, alicante bouschet et cabernet sauvignon.

Dans l’Algarve, au domaine Morgado do Quintão, les étiquettes colorées et abstraites racontent une histoire familiale profondément intime. Héritier d’une longue tradition, Filipe Caldas de Vasconcelos a choisi d’habiller ses bouteilles avec les œuvres de sa mère, Teresa. Un hommage touchant à cette artiste et professeure disparue, dont la vision continue de façonner l’identité du domaine. Chaque année, une de ses œuvres devient une étiquette, perpétuant son héritage.

« Ce n’est pas juste rendre hommage. C’est se souvenir d’elle en dégustant le vin. Quand je prends une bouteille de « Clarete », je pense à une création de ma mère. Et en la buvant, j’ai l’impression de déguster son vin. C’est un moment intime, presque suspendu », confie-t-il.

Dans cette même dynamique d’ouverture, Filipe a développé un projet d’œnotourisme et lancé des résidences artistiques. Des artistes émergents viennent y séjourner et créer une œuvre destinée à une étiquette. « Il y a une vraie intimité avec nos étiquettes. Ce ne sont pas des œuvres achetées, ce sont des relations construites », explique-t-il.

La dernière étiquette, signée par la photographe espagnole Eva Diaz, s’inspire de l’eau stagnante, une métaphore de son propre blocage créatif. L’œuvre illustre son passage au domaine et sa capacité à dépasser cette phase. Elle habille le « Vinhas Velhas Branco 2022 »(50 €), élaboré à partir de vieilles vignes de crato branco, classé parmi les 30 meilleurs vins portugais l’an dernier.

Certains producteurs vont encore plus loin en intégrant carrément des galeries ou musées dans leurs domaines. C’est le cas de Joe Berardo, célèbre collectionneur, fondateur du Musée d’Art Contemporain du Centre Culturel de Belém à Lisbonne. À la tête du groupe Bacalhôa, il possède plusieurs domaines comme la Quinta do Carmo, la Quinta da Bacalhôa ou les Caves Aliança. Si ses étiquettes restent classiques, ses propriétés accueillent d’imposantes œuvres d’art contemporain.

Plus discret mais tout aussi pointu, Quinta do Quetzal, au cœur de l’Alentejo, mêle vin, gastronomie et art contemporain sur un domaine de 52,5 hectares. Fondé par le couple néerlandais Cees et Inge de Bruin-Heijn, ce lieu moderne tranche avec son environnement rural. L’art y est partout : sur les étiquettes de la gamme Quetzal Arte comme dans leur centre d’art.

Les étiquettes s’inspirent directement des œuvres exposées sur place. La première édition (2024) mettait à l’honneur l’artiste turque Müge Yilmaz, avec une création inspirée de sa sculpture « Goddess of Harvest ». La suivante présente une œuvre du Belge Kasper Bosmans, inspirée d’une fresque réalisée spécialement pour le domaine.

Enfin, Howard’s Folly, à Estremoz, pousse le concept encore plus loin en combinant vin, art… et engagement solidaire. Fondé par l’entrepreneur britannique Howard Bilton, ce projet inclut la Sovereign Art Foundation, qui aide des enfants vulnérables grâce à l’art-thérapie.

Les œuvres présentes sur les étiquettes viennent soit des enfants accompagnés, soit d’étudiants en art, soit d’artistes finalistes de concours. Par exemple, l’étiquette du « White Reserva 22 » (26 €), ornée de l’œuvre « Ellipse », est signée Vasco Mural. Certaines collaborations incluent aussi des artistes de renommée internationale, comme Michael Craig-Martin.

Et puis il y a des signatures plus rares, comme celle de Howard Hodgkin sur le millésime 2012, l’un des grands peintres abstraits britanniques. Une manière de boucler la boucle avec élégance entre vin et art.

Alexandra Stilwell

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