La vie en céramique

Avec ses coloris ludiques et ses motifs inspirés par la nature, l’illustratrice et céramiste parisienne Henriette Arcelin a séduit le Portugal

Les azulejos font partie de la culture portugaise depuis des siècles. Reluisants sur les façades des villes et villages lusitaniens, ainsi que dans les cuisines, salles de bains et même jardins, ces petits carrés colorés évoluent à l’air du temps. Aujourd’hui, ils sont de véritables toiles blanches pour les artistes contemporains.

C’est le cas d’Henriette Arcelin, une jeune artiste française qui est tombée amoureuse de la technique majolique et a fait ses bagages pour Lisbonne il y a bientôt 14 ans. Fille d’artistes – un père, peintre franco-suisse, et une mère, danseuse et comédienne d’origine provençale – elle a la créativité dans le sang.

« Depuis toujours, j’ai baigné dans un environnement artistique, entourée de tableaux et de tubes de peinture, de costumes créés par ma mère, de livres d’art, et, depuis très jeune, j’ai expérimenté tous les matériaux disponibles autour de moi. J’ai eu la chance de grandir dans une maison où j’ai pu développer ma créativité et où les explorations plastiques ont toujours été encouragées », nous raconte Henriette.

C’est à Paris, sa ville natale, qu’elle a passé son enfance, jusqu’à ses dix-huit ans, quand elle décida d’étudier les Beaux-Arts à la Villa Arson à Nice, puis au Chelsea College of Art à Londres.

« C’est principalement à Londres que j’ai développé un intérêt pour la céramique. L’atelier de l’école était fantastique et j’étais toujours avide d’en savoir plus sur ce matériau aux possibilités infinies. D’autre part, le Royaume-Uni a une grande tradition d’artisans céramistes. Le Victoria & Albert Museum abrite d’ailleurs l’une des plus belles collections de céramique d’Europe. »

C’est alors que la jeune artiste a découvert le Portugal.

« En 2012, encore étudiante à Londres, j’ai fait deux voyages au Portugal, dans le nord et dans le sud. Je suis revenue absolument enthousiasmée par tout ce que j’y avais découvert, et particulièrement marquée par les murs d’azulejos, ces ornements qui tapissent toute la ville de couleurs et réfléchissent la lumière, ce que je n’avais vu nulle part ailleurs. »

Cette captivante découverte l’a menée à Lisbonne. Avide d’approfondir ses connaissances en céramique, elle a étudié à l’école Ar.Co, qui proposait une section de céramique, tout en commençant à travailler dans divers ateliers lisboètes.

« J’avais fait quelques tests sur carreaux à Londres après mon premier voyage à Lisbonne, mais c’est lors de mon cursus à Ar.Co que j’ai découvert et appris la technique de la majolique utilisée dans l’azulejaria portuguesa. Comme je pratiquais déjà la peinture, particulièrement l’aquarelle, j’ai été tout de suite conquise par ce procédé, où l’on utilise le(s) carreau(x) comme une feuille blanche, sur laquelle l’on peint avec des “tintas de alto fogo” ou des oxydes sur de l’émail cru. Cela permet une grande sensibilité du trait. Je n’avais jamais entendu parler de cette technique. D’ailleurs, il est un peu difficile de trouver les fournitures adéquates dans d’autres pays d’Europe ; c’est une pratique principalement portugaise et espagnole. Les Italiens utilisent également la majolique pour la décoration d’objets, mais très peu pour l’ornementation murale », explique-t-elle.

Son œuvre, à la fois naturelle et ludique, puise ses influences dans la botanique, l’histoire naturelle, la faune, la biologie marine, ainsi que dans le folklore, les textiles et l’artisanat de différentes cultures.

« J’ai toujours été très inspirée par ce que je trouve autour de moi, en particulier par la nature. Je collectionne beaucoup de spécimens et d’objets, je photographie des formes et des textures que je trouve dans la nature, et je constitue une sorte de bibliothèque physique et mentale dans laquelle je puise pour créer mes pièces, qui sont en quelque sorte une mosaïque de ces inspirations, ordonnées d’une manière personnelle. Elles prennent ensuite leur propre forme grâce au choix du matériau et à ses spécificités. »

Peu de temps après son arrivée au Portugal en 2012, Henriette réalise des projets de design d’intérieur pour plusieurs hôtels et restaurants, qui lui commandent des œuvres XXL pour donner vie à leurs espaces.

« En 2015, lorsque je travaillais dans un atelier de céramique principalement dédié à la production de vaisselle artisanale pour restaurants, j’ai répondu à l’appel à projets d’un atelier d’architecture et de design d’intérieur qui cherchait un illustrateur pour créer un dessin d’un Quetzal, qui serait ensuite peint à la main sur des carreaux par la fabrique d’azulejos la plus renommée du Portugal, Viuva Lamego. J’ai eu la chance de voir ma proposition de dessin acceptée, et le panneau de la Quinta do Quetzal, en Alentejo, a vu le jour au restaurant de la Quinta. »

Suite à ce projet, de fil en aiguille, Henriette a été recommandée pour travailler sur divers projets liés au dessin et à la céramique, notamment pour les restaurants du chef José Avillez, l’hôtel São Lourenço do Barrocal, et plus récemment Rosamar et la librairie Good Company.

« Je continue à collaborer régulièrement avec la curatrice Felipa Almeida, l’architecte Ana Anahory, le Studio PIM, la fabrique Viuva Lamego, les vignobles Niepoort et Cortes de Cima, ainsi que la maison d’édition Leya, entre autres. »

En France, Henriette collabore également avec l’Atelier 27 à Paris, le restaurant Coquille à Marseille et le Domaine Minuty. Elle développe aussi des projets textiles et rêve de nouvelles collaborations.

« Je rêverais, par exemple, de collaborer avec Hermès ou De Gournay », confie-t-elle.

Ses œuvres ne se limitent d’ailleurs pas à la céramique.

« J’aime jongler entre différentes pratiques. Cette danse entre la céramique, la peinture, parfois le verre ou le textile me procure beaucoup de plaisir, et j’ai la chance d’être commissionnée pour de nombreux projets d’envergure. J’aimerais également pouvoir, d’ici peu, présenter ma première exposition personnelle. »

Aujourd’hui, ses œuvres peuvent être découvertes à Lisbonne, notamment dans les restaurants Bairro do Avillez, Maré, Rosamar, Marisqueira Azul, Sellva, ainsi qu’à la librairie Good Company.

En Alentejo, elles sont visibles à São Lourenço do Barrocal, à la Quinta do Quetzal, ainsi qu’au Museu da Tapeçaria de Portalegre.

Et en mai prochain, elle donne rendez-vous au public lors de l’édition 2026 de Lisbon by Design, où elle imaginera un univers immersif mêlant céramique, tapisserie et marqueterie, aux côtés des artistes Fantasque et Mathilde Gallien.

Alexandra Stilwell

Photos : Filipa Pinto Da Silva ; Catherine Boutaud ; Henriette Arcelin Rosamar

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